Mai 1944:

premier bombardement d'Angers

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Cette année-là, tout le monde en France vivait dans l'attente du débarquement. La guerre se rapprochait. La RAF bombardait de nuit pour mieux échapper à la Flak [défense antiaérienne. - NDLR.] et à la chasse allemande, tandis que l'US Air Force bombardait de jour, ce qui lui coûtait davantage de pertes, mais usait aussi la chasse allemande. Des escadres composées de centaines de forteresses volantes sillonnaient le ciel, et peu à peu, on vit ces formations compactes d'avions étincelants voler en plein jour sans rencontrer d'opposition ; elles laissaient derrière elles un long sillage de traînées parallèles auxquelles le soleil donnait une éclatante blancheur sur le fond bleu du ciel ; c'était un spectacle magnifique, et d'autant plus impressionnant que ces oiseaux portaient la mort : toutes les villes françaises recevaient leur visite les unes après les autres, et à chacun de leurs passages, des quartiers entiers étaient détruits comme aurait pu le faire un tremblement de terre, ensevelissant sous des tonnes de décombres des familles entières. Certaines villes étaient plus visées que les autres : Saint-Nazaire, Lorient et Brest, par exemple, d'où partaient les sous-marins allemands qui attaquaient les convois de navires marchands ravitaillant l'Angleterre. Il suffisait de ne pas habiter trop près des bases sous-marines, des installations portuaires ou des bases aériennes pour se trouver à peu près à l'abri. Dans les premiers mois de 1944, les gares importantes du Nord-Ouest de la France furent prises pour cible ; Nantes, Le Mans, Tours furent bombardés ; à Angers, nous commencions à avoir des complexes, car nous n'avions pas encore fait cette expérience, alors que nous entendions les récits de tous nos voisins.

Nous habitions tout près de la gare. Beaucoup des habitants du quartier préféraient passer la nuit ailleurs, puisque les bombardements étaient surtout nocturnes ; chaque soir, nous voyions Gisèle, qui habitait en face de nous, de l'autre côté de la rue, partir à vélo, et ses parents nous expliquaient : "èle a bien le droit de vivre ;" nous écoutions cela sans très bien savoir quel était le droit des autres et tout particulièrement le nôtre, et suivions d'un il narquois le départ de Gisèle "'avait le droit de vivre."

[Bombardement nocturne]

Notre inexpérience ne dura pas longtemps ; le soir de la Pentecôte, qui cette année-là était le 28 mai, ce fut notre tour. Et comme nous habitions très près de la gare et du dépôt des machines, nous étions aux premières loges. L'affaire commença par un gros boum qui nous sortit brutalement du premier sommeil. En sortant de mon lit, je fus stupéfait de trouver la maison éclairée comme en plein jour, et je pensais immédiatement que nous allions avoir des ennuis avec les feld-gendarmes pour non-respect des consignes de défense passive ; il était interdit en effet de montrer quelque lumière que ce soit à l'extérieur des maisons. Deuxième surprise : la lumière était rouge ; il s'agissait des fusées éclairantes que des bombardiers précurseurs lançaient pour marquer le périmètre de l'objectif. L'armada aérienne suivait à une ou deux minutes derrière ; les cheminots qui avaient une bonne expérience disaient qu'on avait le temps de décamper avant que le bombardement ne commence, mais pour cela, il fallait rester en alerte en permanence ; ce n'était pas notre cas. À la place des fusées rouges, il y eut une multitude de blanches, et puis bientôt les bombes. Les gens d'expérience disaient que l'endroit le plus solide d'une maison est sa cage d'escalier, et c'est là que notre mère nous attira ; les vitres ne tardèrent pas à voler en éclats ; les déflagrations étaient véritablement terribles, la maison était secouée dans tous les sens et nous avec. J'étais sur le palier, peut-être dans l'espoir de voir quelque chose de ce qui se passait dehors, mais ma mère me tira en arrière dans les marches ; c'était une bonne idée car la cloison contre laquelle je me trouvais l'instant d'avant s'écroula d'un seul coup, soufflée par une explosion toute proche. Mon petit frère se mit à pleurer ; nous n'en menions pas large. Finalement, comme les choses semblaient aller de mal en pis, notre mère se décida à nous faire sortir dehors ; cela aurait pu nous être fatal, car il pleuvait des tonnes de matériaux divers dont le moindre débris aurait pu nous tuer; mais de toutes façons, il pleuvait aussi pas mal de choses à l'intérieur de la maison : briques et morceaux de plafond. Il se trouva que la vague des bombardiers était passée à l'exception d'un retardataire qui ne devait pas trop savoir que faire de ses bombes et était pressé de les larguer. Les dernières bombes qu'il nous lança furent parmi les plus proches. En marchant à tâtons dans l'obscurité devenue totale à cause de la fumée, nous avions fini par trouver un trou destiné normalement à conserver de la chaux, mais qui se trouvait vide. Nous nous y étions réfugiés et ces dernières bombes nous firent simplement peur.

Finalement, nous étions tous indemnes, ce qui était bien étonnant compte tenu de l'état de notre maison et de la cour. Il n'y avait plus de portes, un toit percé, plus de fenêtres, et les cloisons étaient par terre; on pouvait entrer chez nous comme dans un moulin, puisqu'il n'y avait plus de porte d'entrée, mais l'accès n'était pas facile à cause des maisons effondrées qui barraient la rue. Beaucoup de choses fragiles comme des verres ou des soucoupes avaient volé à des dizaines de mètres de la maison sans se casser à l'arrivée, et c'était un sujet d'étonnement, car dans l'ensemble, les dégâts étaient énormes. Mais tout cela, nous ne le découvrîmes qu'au matin, quand il fit jour.

[Triste bilan]

En attendant, le premier souci de notre mère fut de se préoccuper de nos voisins ; dans la rue, un petit attroupement ne tarda pas à se former quand les gens réalisèrent que les avions étaient partis ; les uns après les autres, nous sortions de nos abris sans encore nous rendre compte qu'il y avait des morts. Notre mère fit déboucher une bouteille du vin qui nous restait et l'offrit ; nous avions besoin d'un réconfort ; certaines personnes encore sous le choc pleuraient ; un cheminot expliquait comment cela s'était passé les autres fois pour lui et il en avait marre ; bêtement, je fis observer tout bas à ma famille que nous étions désormais en vacances, ce qui indigna le cheminot qui avait entendu ma remarque. Il n'aurait pas fallu le pousser beaucoup pour qu'il me pende haut et court, comme au Far-West, tellement il était exaspéré. Mais les voisins le calmèrent. J'avais encore le droit de vivre, comme Gisèle. Au petit matin, nous allâmes chez les cousins Macé, qui s'occupèrent de nous. Je n'avais pas trouvé mes chaussures, et de plus j'avais marché sur le clou qui émergeait d'une planche. Cela justifiait une piqûre antitétanique, mais c'est le médecin de Beaulieu qui me la fit plus tard. Nous étions à peine habillés. Et nous commencions à être inquiets, car nous étions sans nouvelles des Duchaine, qui habitaient de l'autre côté de la gare, pas tellement loin eux aussi de la cible des bombardiers qui nous avaient maltraités.

J'ouvre ici une parenthèse pour rappeler le souvenir de la famille de mes cousins. Marcel Duchaine avait épousé une sur de mon père, Madeleine ; si vous connaissez ma fille Nathalie, vous pouvez facilement imaginer le genre de femme qu'elle était, car elles ont quelques points communs. Pendant les premières années de la guerre, mon oncle Marcel travaillait aux Miroiteries de l'Ouest à Lorient. Cette entreprise marchait à plein rendement en raison des destructions dues à la guerre et des innombrables vitres qu'il fallait remplacer. Lorient possédait une base sous-marine allemande que la RAF bombardait sans répit dans l'espoir de la détruire. Les Anglais n'y parvinrent pas, car l'épaisseur de béton sous laquelle les allemands abritaient leurs sous-marins dépassait la capacité de destruction de la plupart de leurs bombes. Par contre, la vie en ville devenait dangereuse et même quasiment impossible. Aussi, mon oncle fut très heureux de se voir transférer à Angers. Ils habitèrent alors rue Jacques-Grannau, dans un immeuble qui appartenait à la famille. Il y avait là cinq enfants. Monique, l'aînée, avait mon âge ; de caractère plutôt difficile dans sa petite enfance, elle était devenue très gentille à l'approche de l'adolescence. Elle était précieuse pour sa mère, qu'elle aidait beaucoup. Ensuite, Jean-Marie et Bernard ; Jean-Marie tenait de sa mère et Bernard plutôt de son père. J'avais davantage "'atomes crochus" avec Jean-Marie. Bernard avait une voix étonnamment grave et montrait des dispositions pour la course de fond ; il allait plus vite que la plupart des garçons de son âge et terminait en donnant l'impression d'avoir encore beaucoup de ressource. Après ces deux garçons, il y eut une assez longue interruption, puis vinrent Dominique, une fille, et finalement François, un charmant bébé que j'aimais beaucoup.

Toute cette famille fut tuée dans l'abri dans lequel elle s'était réfugiée ; l'abri, touché par une bombe, s'écroula en écrasant toutes les personnes qui s'y trouvaient. Mon frère Maurice et ma mère allèrent reconnaître leurs corps : tous les habitants de leur immeuble avaient été tués, deux familles, quinze personnes environ disparaissaient en ne laissant aucun survivant, excepté un étudiant qui travaillait à Paris, je crois, et qui du jour au lendemain eut à se débrouiller seul dans la vie ; c'était d'une tristesse et d'une bêtise sans borne : sous prétexte de détruire les moyens de transport allemands, plus de trois cents personnes avaient été tuées. Il aurait suffit d'une dizaine de chasseurs bombardiers pour obtenir le même résultat en ne tuant personne. On appelait ces gens-là nos alliés : il y a des amis bien indésirables. Quant au trafic ferroviaire, il était rétabli dès le lendemain malgré la mise hors service de la plupart des quelque 75 locomotives qui se trouvaient là ce dimanche de la Pentecôte.

[Peurs et peine]

Les jours qui suivirent, nous eûmes quelques démarches administratives à faire dans la ville pour obtenir des vêtements ; les quartiers proches de la gare avaient été les plus touchés ; les horloges de beaucoup d'églises s'étaient arrêtées à minuit vingt ; c'était l'heure du début de l'attaque ; des maisons coupées en deux laissaient voir leur ameublement encore en place. La ville était dans un désordre étrange.

J'eus droit finalement à une redingote, alors que mes chaussures attachées avec de la ficelle étaient plutôt celles d'un mendiant. Pendant toutes ces démarches, ma mère conservait précieusement les clefs de la maison sans se rendre compte que l'on pouvait y entrer par des ouvertures béantes. Le pillage commença tout de suite ; il nous fallut tenter de récupérer quelques affaires ; les bombes à retardement qui continuaient à exploser pendant nos recherches me donnaient envie de partir en courant ; l'onde de choc secouait les restes de la maison ; l'explosion faisait voler des pans de murs ou des morceaux de toit à une hauteur fantastique et tout cela retombait avec la lenteur interminable d'un film passé au ralenti, comme si le temps s'était figé. Sur le coup, j'avais trouvé l'expérience intéressante, mais quelques jours plus tard, j'étais simplement sonné et il fallait que je me cramponne pour ne pas paniquer en entendant le moindre avion. Mon frère aîné ne pouvait pas comprendre cette peur. Il était à Bouchemaine, campant avec les scouts, pendant le bombardement, et sa peur avait été d'un autre ordre : il avait pu craindre de ne retrouver personne de sa famille en rentrant à Angers.

J'avais commencé à faire collection d'éclats de bombes ; cela pouvait constituer la preuve que j'étais devenu une sorte d'ancien combattant expérimenté. Je me promenais donc avec une musette que je remplissais d'éclats de plus en plus gros ; je me trouvais avec ma mère quand nous fumes arrêtés par les cris affolés d'un artificier qui nous signalait quelque chose devant nous, marqué par un vague chiffon rouge et un croisillon de bois : c'était une bombe entière non encore explosée, que je ne pouvais vraiment pas emporter dans ma musette; du coup, je trouvai celle-ci ridicule et j'abandonnai mes recherches.

Comme nous n'avions plus de maison, il nous fallu partir pour Beaulieu ; c'était bien l'endroit qu'il nous fallait pour retrouver le calme et la joie de vivre dont nous avions besoin. Nous fûmes accueillis par notre tante Cécile, qui se faisait du souci pour nous. Son amie, Mlle Thuau, commença à nous donner une interprétation biblique des événements : il s'agissait d'une punition du ciel. Nous n'étions pas d'humeur à entendre ce genre de discours, mais tante Cécile coupa court aux commentaires de son amie. Elle partageait notre peine. Par la force des choses, l'année scolaire était pratiquement terminée; ce qui restait de cette année 1944 fut d'un intérêt palpitant, mais cela est une autre histoire.

Henri JOUBERT.

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In La gazette de l'île Barbe n° 58

automne 2004

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