Disparition d’Antoine Lancrenon

(1923 – 1956)

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Le lieutenant de vaisseau Antoine Lancrenon (« la famille Bidreman », supplément au n° 43, 4,233 26) était le fils d’une cousine au 3e degré d’Ernest Pariset, Élisabeth Jaillard, Aimée Deloule et Paul Pariset. Commandant en second de la flottille aéronavale 14 F du porte-avions Arromanches, il disparut le 3 novembre 1956 en commandant une vague de bombardement sur l’aérodrome d’Almaza, près du Caire, dans le cadre de l’opération Mousquetaire consécutive à la nationalisation du canal de Suez.

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[Piqué sur Almaza]

Immédiatement après l’attaque de la 15 F, la 14 F, suivant un horaire précis, se présente. Comme pour l’autre formation, celle-là est aussi un peu lâche et dispersée. Le lieutenant de vaisseau Lancrenon ordonne un échelon refusé à gauche, selon un axe est-ouest à 8 000 pieds. Il part le premier, passe sur la tranche et pique tandis que la défense contre avions continue de tirer. À quelques secondes d’intervalle, les Corsair attaquent, mais ils sont assez loin les uns derrière les autres, et les pilotes ne voient pas toujours celui qui précède. Il était prévu au briefing que, contrairement à ce qui se pratique à l’entraînement, le piqué serait continué après le largage à 4 000 pieds pour dégager plus près du sol à grande vitesse. C’est vraisemblablement ce que le lieutenant de vaisseau Lancrenon a fait, mais il semble que ses équipiers, eux, aient entamé une ressource. Le temps de s’apercevoir de leur erreur, ils avaient perdu de vue leur leader. Bon dernier de la formation, le sergent major Langevin pique à son tour, et, dans sa ressource, rejoint l’avion du sergent major Trochon, dont une bombe ne s’est pas décrochée. Un point de ralliement est prévu dans l’ouest d’Almaza, mais le regroupement se fait mal. Doniol a cependant remarqué, depuis l’attaque, où il était en cinquième position, le silence radio de Lancrenon. Il appelle plusieurs fois à la radio le 14 F-10, qui ne répond plus, et annonce qu’il souhaite faire demi-tour pour le rechercher. Mais le lieutenant de vaisseau Degermann, qui a le souci, si un avion a disparu, de ne pas en risquer un second, lui demande de rentrer. Lancrenon n’a peut-être qu’une panne radio et, dans la confusion du regroupement, n’a peut-être pas été encore repéré. D’autant plus que plusieurs Corsair sont à la traîne : le sergent major Pons, de la 15 F, a de sérieux ennuis de moteur et l’on redoute qu’il n’ait à se poser en catastrophe. Trochon, sur son 14 F-15, a toujours sa bombe, et sa vitesse est plus faible. Langevin reste pour le couvrir. Au point de ralliement, personne. Tout le monde a déjà pris le cap du retour. Les deux pilotes, seuls en territoire hostile, expriment leur façon de penser à la radio… Pas de réponse ! En affichant la puissance maximale, Trochon, suivi de son équipier, rejoint le reste de la formation emmenée par l’enseigne de vaisseau Doniol, au trait de côte. Un, deux, trois, quatre, cinq, six… Il manque bien le 14 F-10. L’inquiétude commence à monter.

Sur les porte-avions, les Corsair appontent les uns après les autres. Le vol a duré plus de deux heures. Pons a réussi à ramener son avion sur le La Fayette. Trochon, lui, se démène toujours avec sa bombe, qui, malgré des manœuvres brutales, ne se décroche pas. À bord, le chef du service « opérations », le capitaine de frégate Saleun, n’est pas partisan de prendre de risques et penche pour un amerrissage. Cremer est d’un avis contraire. Le capitaine de vaisseau Philippon tranche et accepte de prendre à bord le pilote et son avion avec sa bombe. La tension monte sur l’Arromanches. Le pont d’envol est évacué, les baignoires également. Seul reste le personnel minimal : l’officier d’appontage, l’équipe de pont. Le Corsair fait une approche impeccable. Sur la passerelle d’aviation, on a les yeux rivés sur la bombe. Le Corsair se présente maintenant en finale, croche sans problème le premier des neuf brins, et s’immobilise. La bombe n’a pas bougé. Les armuriers se précipitent et neutralisent l’engin. Soulagement à bord, mais de courte durée… Lancrenon n’est toujours pas rentré ! L’heure d’épuisement du carburant est maintenant passée. Il faut se rendre à l’évidence ; le commandant en second de la 14 F a disparu.

[Circonstances mystérieuses]

À bord, c’est la consternation. Que s’est-il passé ? Son Corsair a-t-il été frappé de plein fouet par la défense contre avions ?… Personne n’a vu d’explosion en l’air. A-t-il été touché, et son avion désemparé a-t-il percuté le sol ? A-t-il poursuivi trop longtemps sa visée et, emporté par sa vitesse, n’a-t-il pu redresser à temps son appareil ? Dans les deux cas, l’explosion aurait provoqué un panache de fumée noire. Personne n’a rien vu de semblable. Mais dans l’ardeur de l’action et les incendies d’installations déjà en cours, il est difficile d’affirmer quoi que ce soit. Un détail est cependant troublant ; le soir même, la radio égyptienne annonce triomphalement, et la nouvelle est reprise le lendemain par les journaux, que le lieutenant de vaisseau Lancrenon, de la marine française, a été abattu avec son Corsair… On donne même des détails personnels. Une photo de son alliance est publiée. Comment cet objet aurait-il été retrouvé, et comment l’identification aurait-elle été aussi rapide, si l’avion avait explosé au sol ? Il faut alors envisager une autre hypothèse. Le lieutenant de vaisseau Lancrenon aurait réussi à poser son avion touché et aurait été pris vivant… Les circonstances de sa mort apparaîtraient alors beaucoup plus dramatiques. Selon des diplomates occidentaux en poste au Caire, il aurait été transporté en camion vers la capitale, montré à la foule survoltée par la propagande officielle, qui l’aurait lapidé… Selon un attaché naval italien [Et cela a été confirmé quatre ans plus tard, en 1960, à l’amiral Nomy, chef d’état-major, par son homologue italien, mais sur l’unique foi du rapport de cet officier. — NDLA.], il aurait été enfermé dans une prison civile (les Égyptiens n’avaient effectivement pas prévu de camp de prisonniers), où il serait mort des suites de ses blessures.

En l’absence de données précises, seules les autorités égyptiennes étaient en mesure de donner la version réelle des événements, preuves à l’appui. Mais elles ont toujours laissé planer le mystère, ont refusé de rendre publiques les circonstances de l’accident, et n’ont jamais diffusé aucune photo du pilote ou de son avion. Pour quelles raisons ? Cela a permis d’alimenter les rumeurs les plus folles, et dans le doute, pendant des semaines, des mois, les proches du disparu se sont accrochés à l’espoir de l’internement, avant de se résoudre à accepter la douloureuse réalité. Sur le moment, il ne semble pas y avoir eu d’opérations de recherche. Des photos aériennes de l’aérodrome d’Almaza sont prises trois heures après l’attaque par des avions de l’Eagle. Étudiées en détail sur l’Arromanches, elles ne permettent pas de distinguer un quelconque point d’impact, encore moins un appareil accidenté (ce qui peut laisser supposer que l’atterrissage forcé n’a pas eu lieu sur le terrain même). Par la suite, plusieurs enquêtes sont effectuées par la Marine. Elles se sont poursuivies jusqu’en 1960, ont même été reprises en 1966, mais sans succès, du moins officiellement.

Et aujourd’hui encore, trente-quatre ans après, on ne peut toujours pas affirmer avec certitude comment cet officier a disparu lors de l’opération de Suez [Pour plus de détails, se reporter au seul ouvrage (sauf erreur) traitant de cette disparition : La Royale et le roi, de l’amiral Philippon (pages 171 à 182). — NDLA.].

Claude P. Morin.

« 1956 : l’aéronautique navale à Suez », 3e et dernière partie,
in
Le Fana de l’aviation, n° 253, décembre 1990, p. 32-34.

Antoine Lancrenon en F 8 F Bearcat.

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 in La gazette de l'île Barbe n° 66, automne 2006

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